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Alain Resnais – Jean-Luc Douin, couverture de Floc’h, éditions de la Martinière, octobre 2013

Une phrase d’Alain Resnais qui résume tout : «Quand je suis fatigué, je lis un livre. Quand je suis en forme, je lis une bande dessinée».

«Vers l’âge de quatorze ans, je me suis détourné de la bande dessinée, pensant que j’étais devenu trop grand pour ces sortes d’amusements. Mais le naturel a repris le dessus quelques années plus tard, et je suis revenu à la BD avec plus de goût que jamais. Cette passion n’était pas aveugle. Même enfant, je n’aimais pas “la” bande dessinée en général, mais certains auteurs en particulier. […] je craignais d’être déçu en rencontrant des auteurs de bande dessinée. Mais ceux que j’ai pu approcher ont dissipé mes appréhensions. Ce sont de vrais hommes de spectacle, dont la personnalité ne le cède en rien à celle d’un peintre, d’un écrivain ou d’un metteur en scène». Alain Resnais, cinéaste, 1990

Bien triste occasion pour ce premier billet de blog, mais je ne pouvais laisser passer une telle occasion.

En effet, un grand monsieur est mort ce samedi 1er mars à l’âge de 91 ans, un géant du cinéma français (et mondial)… toutes mes condoléances donc à la famille et aux proches d’Alain Resnais (et en particulier à Sabine Azéma que je considère comme une grande artiste) et à celle du grand monde du cinéma.. mais aussi à celui plus petit de la bande dessinée.

Oui, parce qu’Alain Resnais a fait pendant plus de cinquante ans partie prenante du cercle très restreint des amateurs éclairés de cet art qui nous est si cher, la BD !
Membre fondateur du Club des Bandes Dessinées dès 1962, première association française consacrée à l’étude de la BD (qui publiera la première revue d’études sur la BD, Giff-Wiff), aux cotés de personnalités comme Francis Lacassin, la sociologue Évelyne Sullerot, Pierre Couperie, Jacques Champreux ou Jean-Claude Forest (puis Alain Dorémieux, Jacques Lob, Delphine Seyrig, Pierre Zucca, Rémo Forlani, Marcel Brion, Jacques Sadoul, Alejandro Jodorowsky ou Lee Falk), toute sa vie il essaiera de créer des passerelles entre ces deux arts – qu’on jugeait au départ “mineurs” (eh oui, le cinéma a quand même longtemps été considéré comme un sous-art) – que sont le Septième et le Neuvième Arts…

Smoking / No Smoking - Alain Resnais (1993), affiche de Floc'h
Smoking / No Smoking – Alain Resnais (1993), affiche de Floc’h

Il collaborera régulièrement à la revue Giff-Wiff (qui mêle rééditions de bandes classiques, surtout américaines, et études érudites) et fera également partie de l’équipe du Centre d’Études des Littératures d’Expression Graphique (C.É.L.E.G.) en 1964, qui poursuit la publication de ce fanzine d’études, qui sera ensuite édité par Jean-Jacques Pauvert.
Citons parmi les bandes favorites du grand cinéaste : Terry et les Pirates, Steve Canyon du succulent Milton Caniff, ou encore Mandrake et Le Fantôme du Bengale, deux séries scénarisées par Lee Falk, et qu’il a longtemps cherché à adapter pour le cinéma (tout comme Federico Fellini d’ailleurs).

Mais sa passion pour la bande dessinée ne s’arrêtera pas à la nostalgie des comic-strips de l’Âge d’Or américain, très vite il participe à l’aventure du film L’An 01 (1973) qu’il réalisera avec Jacques Doillon, Jean Rouch et Gébé, d’après l’album de ce dernier. On y verra la troupe du Théâtre du Splendid, mais aussi la bande du magazine Hara-Kiri (à contre-emploi en réactionnaires nostalgiques de l’ordre ancien et du port de la cravate), Marcel Gotlib, Coluche, Lee Falk encore et même le jeune Stan Lee, pas encore au sommet des blockbusters de super-héros du cinéma américain (ce dernier lui écrira même des scénarios plus tard), Gérard Depardieu, Jacques Higelin… Auparavant (1956), il filme les illustrés de l’époque dans Toute la Mémoire du Monde, un documentaire sur la prestigieuse Bibliothèque Nationale, scénarisé par Rémo Forlani, joli clin d’œil à la BD (Luc Bradefer, Mandrake…) face aux thuriféraires des “vraies” œuvres littéraires.

C’est à la fin des années 1970 qu’Alain Resnais fait une rencontre capitale pour l’histoire commune de la bande dessinée et du cinéma, à savoir celle avec Enki Bilal, qui va d’abord signer l’affiche de son film Mon Oncle d’Amérique (1980), avant de participer aux décors du film Ma Vie est un Roman en 1982 [«C’est Alain Resnais, avec lequel j’ai travaillé sur les décors de La Vie est un Roman en 1982, qui m’a conforté dans l’idée que faire un film sans être sorti de la Femis était possible» – Télérama n° 3.095 du 11 mai 2009]. Rencontre capitale donc, puisque l’artiste d’origine serbe se verra bientôt consacré comme le “multi-artiste” (BD, cinéma, mais aussi artiste contemporain, dont les œuvres peintes atteignent des sommets aux enchères) le plus célébré de tous les temps… une jolie pirouette…

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Images pour un Film, Les Décors d’Enki Bilal pour La Vie est un Roman d’Alain Resnais – 1983, Éd. Dargaud

Lire à ce propos le livre Images pour un Film (La Vie est un Roman, d’Alain Resnais), texte Jean-Marc Thévenet – images Enki Bilal, Dargaud, 1983

Enki Bilal : “Alain Resnais est un monument du cinéma”
[«Quels souvenirs gardez-vous de votre collaboration en 1982 ?
Je me souviens en effet avoir travaillé avec lui sur La Vie est un Roman. Nous avions mis au point un système de “glass-painting”, des décors peints sur verre, comme à l’époque de Georges Méliès. Resnais était un adepte du système D. Il avait pris beaucoup de plaisir à remettre cette technique ancienne au goût du jour.
Ses liens avec la BD étaient-ils forts ?
Bien sûr ! C’était un passionné de BD. Au début des années 60, il avait co-fondé une association d’étude de la bande dessinée avec d’autres artistes, tels Chris Marker ou Lee Falk. Il a failli mettre en scène un film sur Tintin et avait acquis les droits d’adaptation de Flash Gordon d’Alex Raymond. Nous nous étions rencontrés à la fin des années 70, il m’avait demandé de faire l’affiche de Mon Oncle d’Amérique. Et puis, en 1989, il avait réalisé I Want to Go Home !, qui rendait hommage à un auteur de comic-strips qui rappelait George Herrimann, l’auteur de Krazy Kat» – Le Figaro du 2 mars 2013, Olivier Delcroix].

L’Abécédaire Secret d’Alain Resnais
[«B comme BD – La vraie passion d’Alain Resnais. Sous toutes ses formes : les Comics, le strip, la BD franco-belge… Évidemment, les références pullulent dans ses films. Il ira jusqu’à prendre pour héros un auteur de BD comme héros dans I Want to Go Home ! (film oublié et gros flop de sa carrière dans lequel des bulles apparaissaient à l’écran). Enki Bilal a participé aux décors de La Vie est un Roman et sa collaboration avec Stan Lee est notoire… C’est pourtant plus qu’un gimmick ou une influence esthétique. C’est une part essentielle de son cinéma et Resnais a souvent avoué que les cadres des grands cartoonists américains l’avaient profondément influencé dans sa mise en scène. Mieux, ses volutes narratives pourraient venir de là : “Mon goût d’un récit discontinu, brisé, avec des histoires entrecroisées vient peut-être du fait qu’étant donné la guerre, étant donné les aléas des éditeurs, je n’ai pas pu lire Terry et les Pirates dans l’ordre”» – Première du 2 mars 2013].

Donc, Alain Resnais faillit adapter Tintin (L’Île Noire) au cinéma, plongera Gérard Depardieu (Christian Gauthier), Ludivine Sagnier ou Micheline Presle dans le milieu de la bande dessinée avec I Want to Go Home ! en 1989. Cette comédie écrite par le célèbre dramaturge et cartoonist Jules Feiffer (Je ne Suis pas n’importe qui – Futuropolis, 2007, traduction de François Cavanna) sera mal accueillie par la critique et le public à sa sortie, la faute à l’époque (c’est le temps du déclin des revues de BD et de la mainmise d’Ampère, groupe de presse ultra-catholique sur Dargaud). Il conte avec humour les déboires d’un dessinateur américain de comic-strips (Adolph Green : Joey Wellman) invité à Paris. Le personnage de  Depardieu, un brillant universitaire qui se mue en fan absolu lorsqu’il est en présence de son auteur favori, était pourtant bien vu.

Ses incursions suivantes dans le monde de la bande dessinée relèveront plus de l’anecdotique, si l’on excepte sa collaboration régulière avec le dandy de la “Ligne Claire”, Floc’h (de son vrai nom Jean-Claude Floch, auteur d’Albany et Sturgess avec François Rivière), frère de Jean-Louis Floch, lui aussi dessinateur de BD, pour les affiches de ses films, citons : Smoking / No Smoking (1993), On Connaît la Chanson (1997) ou Pas sur la Bouche (2003)… Signalons encore la très belle affiche signée Blutch (Grand Prix de la Ville d’Angoulême 2009), notre héros régional de l’étape (alias Christian Hincker) – il est né à Strasbourg en 1967 – pour Les Herbes Folles (2008), et de manière encore plus anecdotique, la participation comme lettreur du grand Étienne Robial (co-fondateur avec Florence Cestac des éditions Futuropolis en 1972, créateur des logos de Métal Hurlant et d’(À Suivre), mais aussi de Canal+, co-fondateur avec Jean-Christophe Menu des éditions L’Apocalypse en 2012…) sur des films d’Alain Resnais, comme La Vie est un Roman (1982).

J’ajoute que la presse présente Alain Resnais comme le chantre de la culture populaire, tout en étant taxé d’intellectuel ou d’érudit, tout ça parce qu’il aimait la chanson française, l’opérette, le théâtre, la comédie musicale ou la bande dessinée. Faut-il l’expliquer à ces messieurs-dames des médias : si le cinéma n’est pas de la culture populaire, qu’est-ce-que c’est ?

Cet article a une vocation plutôt encyclopédique, plus que de critique, et se veut un hommage à un fabricant de passerelles entre tous les arts de l’image et de l’écriture… © Daniel Gerber / 2014, Damned Productions. Quelques emprunts, merci à Thomas Clément de Bande Dessinée Info (http://www.bandedessinee.info/Deces-d-Alain-Resnais), Olivier Delcroix (http://blog.lefigaro.fr/bd/2009/11/), Basil Sedbuk (http://lhommedanslafoule.blogspot.fr/search/label/Alain%20Resnais), Wikipédia, l’Encyclopédie Libre…

À écouter sur France Culture : http://www.franceculture.fr/emission-le-journal-de-la-culture-alain-resnais-des-images-inspirees-par-la-bande-dessinee-2014-03-0

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On Connaît la Chanson (1997) – Alain Resnais, affiche de Floc’h
Aimer, Boire et Chanter - Alain Resnais (sortie le 26 mars 2014), affiche de Blutch
Aimer, Boire et Chanter – Alain Resnais (sortie le 26 mars 2014), affiche de Blutch
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